in

“Martin Kippenberger : sehr gut | very good” à la Hamburger Bahnhof de Berlin

Berlin a décidément la cote sur JSBG ces dernières semaines! Après les aventures et les découvertes de Myriam à la Berlinale, c’est à mon tour de vous inviter dans la “New York européenne”. La Hamburger Bahnhof – une référence en matière de musées d’art contemporain – vient d’inaugurer une importante exposition dédiée à l’artiste allemand Martin Kippenberger (1953, Dortmund / D – 1997, Vienne / AT) sous le titre “Martin Kippenberger: sehr gut | very good“. Difficile d’approcher un artiste aussi complet et complexe que Martin Kippenberger, dont l’ambition artistique n’est ni plus ni moins d’améliorer le monde, de créer un système artistique parallèle qui puisse faire office de modèle pour notre société post-moderne !

S’il a montré des talents artistiques dès son enfance, c’est d’abord en tant que comédien que Kippenberger tente de commencer son parcours artistique – il part alors pour Florence en 1976. Il tentera également la carrière d’écrivain, à Paris, dont il nous reste quelques poèmes publiés plus tard dans le catalogue “Die I.N.P – Bilder” (Galerie Max Hetzler, Cologne, 1984). Mais Kippenbgerger est avant tout: peintre, dessinateur, sculpteur, photographe, écrivain, poète, musicien, professeur à l’Académie et collectionneur d’art contemporain et même curateur de ses propres expositions. Je vous avais bien dit complexe !

Ce qui intéresse Martin Kippenberger ce n’est pas l’acte de peindre, de posséder la technique, la capacité de peindre, c’est le message que l’œuvre délivre, ce qu’elle a à dire , c’est aussi la réception de ses œuvres, la confrontation avec l’Autre, artiste, public ou critique – ainsi s’explique par exemple “Martin, ab in die Ecke und schäm Dich” (Martin, va au coin et honte sur toi, 1989), autoportrait sculpté sous la forme d’un homme mis au piquet, mains dans le dos à l’angle d’une salle  suite à l’accusation de néo-nazisme d’un critique allemand.

La notion de collaboration est essentielle dans le système Kippenberger – à l’image de la société où nous sommes tous en interaction, en interrelation les uns avec les autres à différents degrés et pour différentes raisons –, c’est sa marque de fabrique: la confrontation et l’échange avec d’autres artistes, mais également avec des critiques comme Diedrich Diedrichsen ou Jutta Koether, la délégation de l’acte de peindre en font partie, comme l’appropriation voire le détournement d’œuvres – des toiles de Gerhard Richter ont fini en plateaux de tables dans les sculptures “Peter” (1987). Une autre installation extrêmement intéressante pour entrer dans l’univers de Martin Kippenberger est celle des “Weissen Bilder” (1991), rarement exposée, mais à voir justement à la Hamburger Bahnhof jusqu’au 18 août. Cette installation est composée de onze toiles, se confondant avec le mur par le biais de leurs bords peints – référence volontaire au  “white cube” soit à l’espace d’exposition idéal de l’art moderne comme un espace neutralisé dans lequel l’œuvre devient acteur. Sur ces toiles peintes en blanc, l’artiste à inscrit à l’acrylique blanc – la lecture se fait selon l’angle de vue – des bribes de phrases, simples, comme des descriptions: il a montré ses catalogues à un enfant de neuf ans en lui demandant de décrire ce qu’il voyait, de donner de nouveaux titres aux travaux, cet épisode est à l’origine de cette série. Ces “toiles blanches” parlent de peinture, parcourent l’histoire de l’art des avant-gardes – depuis le “Carré blanc sur fond blanc” de Malevitch de 1918 ou l’intérêt des artistes modernes, de Kandinsky à Picasso, pour l’art des enfants -, elles parlent de la façon d’exposer des œuvres, de la façon de parler d’elles et donc de la critique artistique… sous une forme somme toute profondément poétique.

[youtube_sc url=”https://www.youtube.com/watch?v=5OVb3PSwdkU”]

Martin Kippenberger est fondamentalement un artiste de son temps, “la personne qui a réellement compris les années quatre-vingt.” [MK dans une discussion avec l’artiste et critique allemande Jutta Koether en 1991]. Son art s’enracine dans le mouvement Punk ou New Wave – Kippenberger a notamment été directeur à la fin des années 1970 du SO.36, salle de concerts berlinoise qui vit notamment se produire Iggy Pop ou Lydia Lynch et a même fondé un groupe punk “The Grugas”  –,  dans le néo-expressionnisme et l’Appropriation Art ; il  s’inscrit dans le mouvement de renouveau de la peinture dans les années 1980, années d’euphorie dans le monde artistique, où toutes les utopies semblent possibles – d’ailleurs une importante exposition du Kunsthaus Graz en 2007 titre “Model Martin Kippenberger. Utopien für alle / Utopia for Everyone“. Il a développé une image toute nouvelle de l’artiste, loin des clichés de l’artiste créateur de sens ou reproduisant des visions, et, en abolissant toute hiérarchie entre ses travaux et les supports – du posters et de la carte postale à la peinture ou à la sculpture –, il a anticipé l’atomisation des pratiques artistiques qui caractérisera les années 1990.

Juste au cas où vous m’auriez perdue dans les méandres de références, citations et réflexions, je peux vous suggérer de ne retenir somme toute modestement qu’une chose (ou deux) : pour Kippenberger, sa façon d’être au monde, c’est sa pratique artistique, c’est le moi et le ça de Freud à la fois, c’est la création artistique et sa perception, son exposition et sa collection, c’est l’ensemble du système artistique. L’exposition de la Hamburger Bahnhof a choisi non seulement d’exposer des œuvres, mais également des photographies privées, des publications et des pochettes de disques pour aborder l’homme et le personnage publique qu’était Martin Kippenberger….une bonne manière d’approcher l’œuvre déconcertante de ce grand positif, qui parlait de lui comme d’un “vendeur de commerce  qui négocie des idées!”

Carole Haensler Huguet

Infos pratiques:

“Martin Kippenberger: sehr gut | very good”

Du 23 février au 18 août 2013

Hamburger Bahnhof – Museum für Gegenwart – Berlin

Invalidenstraße 50/51, 10557 Berlin

Commissaires: Udo Kittelmann, Dr. Britta Schmitz

Écrit par Carole

Leïla en vert et contre tout: les champignons, nos sauveurs!

Bienvenue à Carole, notre chroniqueuse art