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Christopher Mir et le Pop art au XXIème siècle

Avant de reprendre le fil des grandes expositions qui vont nous occuper ce printemps, j’avais envie de partager avec vous une rencontre: celle avec l’œuvre de l’artiste américain Christopher Mir (*1970). La première fois que j’ai vu ces travaux, c’était en 2011 et c’était alors « The Falls » qui m’avait vraiment marqué, durablement d’ailleurs, par sa nature à la fois paradisiaque et profondément incongrue. Ses œuvres sont alors des sortes de collages numériques, l’artiste soumettant les images sélectionnées à des traitements différents avant de prendre pinceau et acrylique pour «transposer» son sujet sur la toile.

Quand sa galerie genevoise m’annonce son exposition ce printemps, je n’ai pas pu manquer le rendez-vous. J’ai alors découvert un nouveau tournant de son travail : la ligne graphique est claire, proche des comics et des mangas, ses couleurs sont vives, franches. La dichotomie est toujours présente, mais de façon plus subtile ; elle se fond dans l’œuvre, comme si, de sujet principal, elle était devenue anecdotique, parce qu’elle est désormais la nature de l’oeuvre. Cette fois, c’est le dessin qui domine clairement : l’artiste utilise un programme informatique qui extrait le dessin des images qu’il sélectionne avant de prendre ses pinceaux.

Christopher Mir se pose en observateur du monde, ses images puisent dans l’univers visuel de notre société contemporaine ; sans être engagé, sa poésie menaçante reflète les angoisses et les aspirations de notre époque. Ainsi entre ses références visuelles, ses choix graphiques et chromatiques, ses procédés techniques, les sujets mêmes de ses travaux, je me suis prise à songer au Pop art, à quoi ressemblerait-il aujourd’hui ? Christopher Mir serait-il un héritier des artistes du Pop art ?

Si le terme de Pop art est très diffusé, ses caractéristiques, ses problématiques et son histoire sont nettement moins connues. Historiquement parlant donc, l’avènement du Pop art coïncide avec le passage de la société industrielle à la société de consommation. Il émerge en Angleterre au milieu des années 1950 – le mot « pop » apparaît lui-même dans un petit collage de Richard Hamilton de 1956, « Just What Is That Makes Today’s Home So Different, So Appealing ? (Qu’est-ce qui rend nos foyers d’aujourd’hui si différents, si sympathiques ?). Ce collage, l’une des premières « icônes » du Pop art, est en fait un projet d’affiche pour une exposition à la Whitechapel Art Gallery de Londres , « This is Tomorrow », sur le thème du rapport de l’homme à son environnement physique. Sans relation directe et explicite avec le Pop art britannique – par ailleurs plus académique que ne le sera le Pop art américain –, la tendance s’impose aux Etats-Unis dès 1961, avec l’exposition de Claes Oldenburg dans un magasin loué pour l’occasion, intitulée « The Store », et connaît sa véritable apogée dans les années 1962-1963, avant de s’épuiser relativement rapidement. En 1974, l’exposition rétrospective que le Whitney Museum of American Art de New York dédie au Pop art, consacre ce dernier par la même occasion comme un moment achevé de l’histoire de l’art. Après les dates, la question de la définition. Le terme désigne des œuvres inspirées par la culture de masse ; ses sources sont les artefacts quotidiens, la publicité, les bandes dessinées et les objets culturels mondains. L’emploi de techniques nouvelles, comme la photographie ou la sérigraphie par exemple, permet une mise à distance de l’artiste, de son empreinte sur l’oeuvre. Le Pop art renoue avec la réalité sociale et le public, là où la génération précédente glorifiait l’aura traditionnelle de l’œuvre d’art, sa dimension cosmique et l’artiste comme un démiurge. En quelque sorte, avec le Pop art, l’abstraction devient une parenthèse et l’image et la représentation reviennent en force dans l’histoire de l’art. Voilà pour le cours accéléré d’histoire de l’art.

Revenons-en à notre propos et à ma question initiale : que serait le Pop art aujourd’hui ? Ou pourquoi penser Pop art devant l’œuvre de Christopher Mir ? Après le règne de la publicité et des enseignes est advenu le règne d’Internet et des média en réseau ; dans le domaine de la bande dessinée, les mangas ont conquis les Etats-Unis et l’Europe depuis la fin des années 1980. Finalement, « The Falls » ou « Secret Weapon » de 2011 ont beaucoup en commun avec les collages d’Hamilton ou de Robert Rauschenberg : sources visuelles, traitement de l’image, positionnement de l’artiste, même les sujets empruntés au quotidien. Chez Mir, le quotidien, ce sont les figures iconiques de la culture populaire, les avions et hélicoptères de guerre, les rapports de l’homme à la nature (les randonneurs de « Secret Weapon » par exemple), l’extinction des abeilles menaçant la race humaine (« Death Beetle » 2012), les extinctions de masse, les effets déshumanisants de la mondialisation, etc. qui s’étalent sur le Net et dans la presse comme les icônes mondaines ou celles de la société de consommation et les accidents d’avion ou de voitures faisaient la couverture des journaux à l’époque de Roy Liechtenstein ou des premiers travaux d’Andy Warhol.

Le Pop art a joué d’ironie dans son rapport à une société de consommation euphorique tout en confortant l’individualisme factice du consommateur. La société « populaire » d’aujourd’hui, consciente de sa dérive et rongée par ses démons financiers et environnementaux, cherche à reconquérir sa liberté et, dans les narrations de Christopher Mir, tente de reconquérir une part de son « chamanisme » perdu. Qu’auraient fait Hamilton ou Warhol de cette volonté de « réenchanter » le monde ?

– Carole Haensler Huguet

Infos pratiques :

“Christopher Mir – Parallel Play”

Jusqu’au 27 avril

Galerie TMproject, Genève

www.tmproject.ch

Écrit par Carole

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