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L’interview : Candice Breitz, artiste

Dans le monde de l’art, l’été est propice aux biennales, festivals des arts vivants et autres manifestations aussi éphémères que denses en expériences, auxquelles s’ajoutent les académies d’été, sorte d’écoles buissonnières, favorisant les rencontres et ateliers d’artistes en marge des programmes de formation officiels. Dans ce contexte, la Sommerakademie im Zentrum Paul Klee à Berne fait figure d’exception : elle est la seule à ne pas être consacrée à des questions pratiques, mais à offrir un moment d’échange autour de questions théoriques centrales dans les pratiques artistiques contemporaines.

Ce vendredi 23 août dès 17h, la Sommerakademie vous propose de faire connaissance avec les fellows et les intervenants de l’édition 2013, sous la direction de l’artiste sud-africaine Sue Williamson. Un riche programme d’événements publics offre l’opportunité à tout un chacun de rencontrer des artistes, historiens et critiques d’art de renommée internationale – dont le successeur de Chris Dercon (dont l’interview est à relire ici sur JSBG) à la direction de la Haus der Kunst de Munich, Okwui Enwezor  – et ça ne se passe pas à New York ou à Berlin, mais dans la capitale helvétique !

 Je n’ai donc pas voulu rater ma chance de décrocher une interview avec l’artiste sud-africaine Candice Breitz, passée maître(sse) dans la manipulation et le recyclage des matériaux médiatiques pour nous faire voir la réalité à travers la culture. Films hollywoodiens (retrouvez la filmographie de Meryl Streep et de Jack Nicholson dans Him + Her ), soaps-opéras ou clips vidéo (Madonna, Queen ou Prince dans Babel Series) sont découpés, déformés et régurgités pour offrir une nouvelle lecture de la culture populaire et des rapports sociaux.

Voici donc une rencontre avec une artiste pudique et généreuse, dont l’oeuvre dynamite les mécanismes de construction des identités dans un monde global dominé par les intérêts capitalistes.

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JSBG – Vous avez été invitée par Sue Williamson à intervenir dans le contexte de la Sommerakademie im Zentrum Paul Klee; que signifie pour vous le thème proposé cette année « You are HERE. Here is wherever I lay my head »? Candice Breitz – De plus en plus, les artistes deviennent reflets du monde, leur pratique les portant à voyager de ville en ville, au point que certaines villes (même leurs villes d’origine) deviennent étrangères. Le nomadisme des artistes contemporains reproduit le mouvement du capitalisme global à travers les frontières internationales. En fait, c’est comme si c’était une chronologie inévitable : quand un pays est accepté dans le cercle d’influence du capitalisme mondial, en termes économiques et/ou politiques, les artistes de ce pays ont de grandes chances d’être invités à montrer leurs travaux sur la scène internationale ; ils pourraient même être accueillis favorablement dans le milieu artistique pour une saison ou deux (en témoignent la mode sans précédent des artistes d’Afrique du Sud dans l’après-apartheid ou la nouvelle respectabilité des artistes russes à la fin de la guerre froide).

Une des possibilités pour les artistes de résister à cette tendance à les réduire à de simples ombres suivant les voies du capitalisme mondial est de se faire passeur de cultures. Ils peuvent témoigner de ces frontières qu’ils traversent au cours de leur pratique, plutôt que d’adopter la position des hommes d’affaires en costumes gris avec lesquels ils voyagent de pays en pays et qui tendent à nier ces frontières. Si le travail du voyageur d’affaires au service de la globalisation est de divulguer le mythe de la connectivité globale, alors le travail de l’artiste (dont l’existence agit comme une sorte de parasite sur la richesse générée par le capitalisme globalisant) est de contrer ce mythe et tous ceux qu’il entraîne dans son sillon. Ainsi, les transcriptions marginales du monde que peuvent fournir les artistes, quelle que soit la forme qu’ils choisissent pour les exprimer, peuvent se poser en alternatives au vocabulaire que le capitalisme emploie pour cartographier le monde. 

Je crois que le thème choisi par Sue Williamson pour cette Sommerakademie invite à réfléchir sur la notion de « foyer », à quel point celle-ci peut être abstraite et à quel point il est crucial de réévaluer en permanence ce que signifie se trouver à un certain endroit à un certain moment. 

Qu’attendez-vous de cette expérience ? Des présentations stimulantes, des discussions animées, un échange motivant avec une grande diversité de jeunes artistes, et quelques brasses dans le Rhin. 

Vos oeuvres travaillent sur la question de l’identité : comment ont-elles modifié votre regard sur vous-mêmes, votre perception de votre propre subjectivité ? Je préfère ne pas parler de moi-même en public. Je ne me vois pas comme une figure publique, et je ne désire pas le devenir. Je préfère me concentrer sur mon œuvre, plutôt que de me regarder le nombril.

Vous vous définissez comme une « artiste lente », chacune de vos oeuvres nécessitant une longue période de production (Him + Her vous a par exemple tenu en quarantaine pendant trois ans); qu’est-ce qui détermine le passage d’une idée au travail de longue haleine sur une oeuvre ? La question est vaste. Chaque oeuvre évolue graduellement, avec le temps, en réponse à une série de stimuli qui sont à la fois imprévisibles et à postériori souvent difficiles à estimer. Beaucoup d’idées ne restent qu’au stade d’idées. La décision de tenter sa chance et de trouver une forme appropriée pour une idée vient avec l’attachement à une idée, quand le désir devient assez fort pour vouloir lui consacrer du temps. 

La question suivante ne s’adresse peut-être pas seulement à l’artiste, mais peut-être plutôt à l’historienne d’art que vous êtes également de formation : l’art et la culture pop se mélangent depuis les années 1960, qu’est-ce qui a changé depuis lors dans leur relation ? Le dédain élitiste face à la culture populaire a graduellement été remplacé par une acceptation aveugle de la logique et du rythme de celle-ci comme un modèle de pratique artistique et de circulation de l’objet d’art. Aucune de ces deux positions ne produit de discours très concluant. La première distingue trop facilement et sans subtilité le haut et le bas. Tandis que la seconde renonce trop facilement à ces formes d’expérience que l’art peut offrir en marge de la logique du marché. 

Vous déclariez dans une interview: « On attend d’une interview qu’elle rende un portrait sans artifice, sans manipulation, ce qui est concrètement impossible. (…) chacun d’entre nous — en fonction de contraintes et conditions particulières liées au contexte dans lequel nous évoluons individuellement — peut consciemment jouer certains rôles ; le rôle que nous jouons chacun est dans une large mesure déterminé par des forces que nous ne pouvons pas contrôler, et en grande partie se développe inconsciemment ». Je suis tentée de vous demander en fin de cet entretien quel(s) rôle(s) avez-vous tenu(s) – ou avez-vous eu l’impression d’en jouer un en répondant à ces questions ? Oui. Non. Peut-être. Non. Peut-être. Oui. Oui. Oui. Non. Peut-être. Oui. Non.

Un pertinent questionnaire selon JSBG:

  • Quel est votre plus grand vice ? Cela ne vous regarde pas
  • Qu’est-ce qui vous fait peur ? La peur 
  • Vivre au 21ème siècle, plus facile ou plus difficile qu’avant ? Avant quoi ?
  • Plutôt Facebook ou Twitter ? tous deux sont également stupides
  • Qu’est-ce que vos parents vous ont légués de plus précieux ? La vie
  • Quelle serait la bande son de votre vie ? Un album qui n’a pas encore été écrit
  • Où vous voyez-vous dans 10 ans ? À Mumbai ou Shanghai

Merci à Candice Breitz d’avoir joué le jeu du questionnaire JSBG malgré ses réticences à parler d’elle-même et de nous avoir fait partager son regard sans concession sur notre monde globalisé… affaire à suivre en live ce samedi à Berne.

– Carole Haensler Huguet

Candice Breitz, Nine Jacks (2001)

(Photo Candice Breitz by Jim Rakete)

Écrit par Carole

“Genesis. Sebastião Salgado”, aux éditions Taschen

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