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“Un garçon parfait”, d’Alain Claude Sulzer

© photo Onorio Mansutti

Affairée dans les rayonnages de mon nouveau lieu de travail, je suis tombée sur Un garçon parfait par hasard. D’autant plus par hasard que le fonds littéraire de la bibliothèque est en grande partie composé de dons faits à l’école, en d’autres termes de bric et de broc. Comme souvent, c’est d’abord l’image de couverture qui m’a accrochée. J’ai ensuite exécuté la seconde étape de mon rituel d’ «évaluation du potentiel de lecture d’un roman inconnu», qui est le passage en revue de la quatrième de couverture. Peu convaincue par celle-ci, j’ai reposé le livre. Cependant, saisie d’une inspiration subite et d’origine indéterminée, je m’en suis ré-emparée quelques fractions de seconde plus tard : «Oh puis après tout, pourquoi pas !». Or, ce qui ne m’avait pas convaincue dans ce résumé constitue au final probablement l’ingrédient le plus touchant du roman.

Un garçon parfait, d’Alain Claude Sulzer, raconte la vie bien rangée d’Ernest, un serveur de grand restaurant apprécié pour sa discrétion, sa courtoisie et sa maîtrise du métier. Ce personnage irréprochable ne connaît pas de passions, n’a pas de loisirs en dehors de son activité, ne compte aucun ami. Il mène une vie réglée qui semble sans remous. C’est méconnaître les puissants sentiments par lesquels il a été envahi dans sa jeunesse, lorsqu’il rencontra Jacob, le jeune Allemand qu’il forma au service dans le palace où il était en fonction. Ces émotions sont ranimées trente ans plus tard par une lettre désespérée envoyée d’outre-Atlantique par Jacob, offrant le prétexte à la narration de leur histoire ; pas n’importe quelle histoire, une histoire d’amour, à la fois particulière et affreusement banale.

Ernest et Jacob sont donc tombés sous le charme fou l’un de l’autre dans le cadre de leur travail, dans un hôtel de première classe surplombant le lac de Brienz en Suisse. Le premier avait pour tâche d’enseigner le métier au second. De hiérarchisée, cette relation devint amoureuse, et Ernest s’y consuma tout autant qu’il s’y épanouit. En réalité, le doux équilibre atteint se renversera malicieusement sans qu’Ernest s’en rende compte puisque Jacob, d’abord élève observateur et silencieux puis amant, se révélera sous un triste jour : calculateur, manipulateur et immoral, il n’a probablement jamais aimé Ernest comme celui-ci l’aimait, l’adulait.

L’idylle qui changea la vie d’Ernest et ne connut nulle autre pareille le laissa brisé lorsqu’elle prit fin. Si, les années passant, les effets de cette dévastation s’atténuèrent, il porte en lui le feu de cette expérience et la lettre de Jacob, trente ans après les faits, ravive les questions et la tristesse. Dans cette missive, Jacob demande à Ernest d’être son intermédiaire auprès de l’écrivain pour lequel il l’avait quitté, lequel serait selon lui à même d’apporter une solution aux problèmes auxquels il se trouve confronté. D’abord franchement réticent, Ernest finit par s’exécuter et part à la rencontre de son ancien rival. Bien vite, l’entrevue avec l’écrivain s’éloigne de son propos initial et revient sur les déboires respectifs des amants éconduits. Au fil des échanges successifs, Ernest se rend compte qu’il contemple son reflet en son interlocuteur, puisque le vieil homme a vécu le même échec amoureux que lui. Son drame personnel fut même encore plus irréversible et destructeur, son fils ayant tragiquement fait les frais du comportement séducteur de Jacob. Grâce à cette rencontre libératrice, les masques tombent et la raison froide et objective, née de la concordance de ces deux trajectoires malheureuses qui s’émulent et se reconnaissent, peut désormais se frayer un chemin dans les âmes de ces deux hommes éperdus.

Malgré la tristesse que l’on perçoit, malgré l’atmosphère monotone, la solitude du personnage principal, ce livre n’égrène aucun accent pathétique. Ernest est un homme qui file droit devant, fend l’existence comme un navire les eaux indifféremment bleues ou mouvementées, même au lendemain de la terrible agression physique dont il est victime un soir d’errance. Cela se reflète dans un style d’écriture très prosaïque, sans lyrisme. Toute la puissance de ce livre est dans le subtil jeu de séduction, la passion racontée à demi-mots, la trahison et la vie… qui continue. Un garçon parfait est une histoire presque ordinaire, qui convainc par sa simplicité. Transcendant les thématiques de l’homosexualité et de la romance, elle traite de la complexité de sentiments qui oscillent entre pureté et domination, de trahison et de rémission, et laisse l’intellect du lecteur chargé de questionnements sur l’instinct de vie et la résilience.

Alain Claude Sulzer, Un garçon parfait (J. Chambon, 2008)

Écrit par Olivia

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