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Kasimir Malévitch, la révolution de l’art abstrait

«Carré blanc sur fond blanc» – non, ce n’est ni la nouvelle ligne d’une marque de linge de maison, ni l’histoire d’une des plus grandes supercheries de l’art du XXe siècle, mais bien le titre de la toile considérée comme le premier monochrome de l’histoire de l’art. Peinte en 1918, elle est l’oeuvre de l’artiste russe Kasimir Severinovič Malevič (orthographié en français: Kasimir Malévitch) (1878-1935), qui fut à l’origine d’une forme d’expression dans l’art abstrait qu’il appela lui-même « suprématisme » et qui lui vaudra une gloire universelle. Le Stedelijk Museum d’Amsterdam – qui possède l’une des plus grandes collections d’oeuvres de Malévitch et qui fut le premier musée européen à exposer ses oeuvres suprématistes hors de Russie dans l’exposition «Russian art» en 1923 déjà – lui consacre actuellement une importante rétrospective (vidéo ci-dessous),  à voir jusqu’au 2 février, en collaboration avec la Bundeskunsthalle de Bonn (11 mars – 22 juin 2014) et la Tate Modern à Londres (17 juillet – 26 octobre 2014).

Il frappa son premier grand coup révolutionnaire (aujourd’hui, nous dirions médiatique) en 1915, lorsqu’il présenta à « la dernière exposition futuriste » de Moscou intitulée « 0.10 » 35 toiles composées uniquement de formes géométriques simples, dont «Carré noir». Il accompagna cet ensemble d’un manifeste dans lequel il décrivait son oeuvre comme « l’icône de son temps », comme la forme-zéro d’une nouvelle religion artistique qui allait devenir le « Suprématisme ».

Le Suprématisme apparaît comme l’aboutissement d’une tendance directrice de l’art russe des années 1910, à savoir la poursuite de l’idée d’obtenir l’essence «suprême» de l’art indépendamment de la perception  personnelle de l’artiste ou du spectateur. Selon le projet de Malévitch, les compositions suprématistes doivent réfléchir «l’affranchissement de l’artiste par rapport à la soumission imitative aux choses, pour aller vers l’invention créatrice sans intermédiaire». En d’autres termes, il s’agit de dépasser les catégories de l’espace (haut-bas, droite-gauche, pesanteur-légèreté) et du temps, en entrant dans la quatrième dimension des théories géométriques: une dimension dans laquelle les formes ne sont pas figées dans un état donné mais en libre circulation – ainsi l’avant, l’après et le présent coexistent, l’image représente un moment dynamique, en cours. Cet espace de liberté est le fond blanc des toiles de Malévitch. Dans cet espace, couleurs et formes ne sont travaillées que pour elles-mêmes, en dehors de tout devoir de représentation.

Dans le parcours de l’artiste, le Suprématisme est l’aboutissement d’un long travail de géométrisation de la représentation, en passant par l’étude et l’expérimentation de la décomposition des formes propre au Cubisme et du thème du mouvement et de la simultanéité propre au Futurisme. Avec Malévitch, l’art devient absolument abstrait et se libère de la référence à une réalité extérieure, il n’y a plus d’éléments concrets auxquels se repérer et désormais les œuvres semblent mystérieuses et opaques à la compréhension du public.

[vimeo http://vimeo.com/77138043 w=640&h=420]

Il est intéressant de se rappeler devant ces toiles, que l’art abstrait est né d’une volonté de l’art de refléter un monde nouveau, celui qui en Russie voit la fin de l’Empire des Tsars (fortement ébranlé dès 1905 avec la défaite russe dans la guerre russo-japonaise) et l’avènement de Lénine après la Révolution d’octobre 1917, puis de Staline en 1927. Ainsi les repères extérieurs n’existent plus dans l’ordre politique et social en train de se construire et par conséquent ne peuvent plus exister dans l’art. Malévitch se demandait d’ailleurs si les socialistes avaient réalisé que «le Socialisme est la dernière étape vers le Suprématisme non figuratif».

Pourtant l’art de Malévitch a rarement été considéré dans le contexte politique de son temps, bien que ses écrits et son travail constituent en fait l’une des premières tentatives de mettre le langage de l’art au service de l’Etat. Il fut également un acteur important de la politique artistique sous le régime léniniste notamment en tant que membre de la Commission pour la Protection des Valeurs Artistiques et Historiques ou comme directeur (1924-1926) de Institut national de culture artistique de Leningrad. Des années plus tard, le changement radical qui intervient dans sa peinture – on serait tenté de parler d’un «retour à l’ordre» comme pour Picasso et d’autres artistes européens après le choc de la Première Guerre mondiale – qui voit l’artiste revenir à la peinture figurative et se représenter en dignitaire de la Haute Renaissance, ne saurait être complètement compris hors du contexte politique, où dès 1929 sonne l’heure de la collectivisation et le réalisme socialiste devient l’art officiel du régime totalitariste. Le monde nouveau a changé de visage.

C’est peut-être justement parce que l’Europe a fait abstraction de la dimension politique de son art et parce qu’il n’a découvert ce retour au figuratif que tardivement, une fois que le mythe du visionnaire de «Carré noir» s’était déjà établi, que Kasimir Malévitch est entré dans l’histoire de l’art comme le grand maître de la révolution suprématiste…et comme l’une des grandes figures à l’origine du monochrome. En 1918, vous disais-je donc en introduction, Malévitch montre un carré blanc légèrement décalé peint en blanc sur un fond blanc, aujourd’hui dans les collections du Museum of Modern Art de New York, réalisé avec deux blancs d’origines différentes, marque française pour le carré, et russe pour le fond, afin d’obtenir des «textures» différentes – au vu de la description, vous imaginez bien que rien ne sert de reproduire la toile ici, mais qu’il ne vous reste qu’à la voir exposée. La même année, Alexander Rodtchenko répond par le tableau «Noir sur noir», où se distinguent encore des formes peintes en noir sur un fond noir et qui devait être suivi en 1921 de trois tableaux strictement monochromes, peints respectivement en rouge, en bleu et en jaune et présentés à Moscou à l’exposition 5 x 5 = 25. Le monochrome est né avec l’art abstrait et s’impose dans les années 1950, avec le regain de l’art abstrait justement, dans les panneaux monochromes juxtaposés d’Ellsworth Kelly, dans les «White» et «Black Paintings» de Robert Rauschenberg et dans les tableaux bleus d’Yves Klein…et l’histoire du monochrome ne fait alors que commencer.

  – Carole Haensler Huguet

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Informations pratiques:

Kasimir Malevich and the Russian Avant-Garde

(jusqu’au 2 février 2014)

Commissaires: Geurt Imanse et Bart Rutten

Stedelijk Museum

Museumplein 10
1071 DJ Amsterdam

www.stedelijk.nl/en

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Bundeskunsthalle de Bonn (11 mars – 22 juin 2014 )

www.bundeskunsthalle.de

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Tate Modern à Londres (17 juillet – 26 octobre 2014)

www.tate.org.uk

 

Écrit par Carole

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