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Gerhard Richter. La peinture est morte, vive la peinture!

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Gerhard Richter était, on vous l’a dit, l’une des stars d’Art Basel cette année…avec Hans Ulrich Obrist, qui se trouve également être le commissaire invité de cette exposition à la Fondation Beyeler. Ainsi, si vous ne l’avez pas encore vue, JSBG vous conseille cette virée bâloise, et pas pour une question de mondanités ! Exposition à la fois didactique et esthétique, « Gerhard Richter. Tableaux/Séries » vous offre une belle opportunité de dépasser la seule fascination que peuvent exercer les toiles de cet artiste majeur du XXe siècle et de parcourir son œuvre de ses toutes premières peintures tendant au réalisme photographique à ses œuvres abstraites et ses cycles récents qui ont recours aux impressions numériques.

On le sait, la Fondation Beyeler a l’art de nous en mettre plein les yeux; et côté prêts, ils n’ont pas lésiné sur les moyens : de prestigieuses institutions ont contribué à l’exposition, comme le Saint Louis Art Museum, le MoMA de New York, le Museum of Fine Arts Houston, le Moderna Museet de Stockholm. Mais il y a plus, et quand vous pénétrez dans la salle 4, vous comprenez : richesse et intensité des couleurs, travail de la pâte griffée, déchirée – qui sur le plan technique n’est pas sans rappeler le processus des couches superposées de Mark Rothko – qui transforment la peinture en matière vivante, et deux pièces autonomes, Marine et Iceberg dans la brume en contrepoint qui vous entraînent, elles, dans les abîmes du Romantisme… Il est en effet surprenant de constater à quel point l’artiste nous fait revisiter l’histoire de l’art : ses sujets classiques comme le nu, les baigneuses, les vanités et les marines, les fleurs et bouquets, voire la peinture religieuse – il prend pour point départ d’une réflexion sur la dissolution du sujet, de la représentation littérale à la peinture gestuelle, l’ annonciation emblématique de la renaissance italienne, l’Annonciation du Titien; et dans ce paysage de références, une place toute particulière revient à l’histoire de la peinture allemande avec cet Iceberg qui nous renvoie au tableau Le voyageur contemplant une mer de nuages de Caspar David Friedrich (1817-1818, Kunsthalle Hamburg) ou la série des Forêts, le thème possédant en Allemagne peut-être plus qu’ailleurs, non seulement dans la peinture mais encore en littérature (Goethe, Novalis, etc.), une signification particulière. Mais bon, soyons honnêtes : nous ne sommes pas en plein blind test d’histoire de l’art, et si vous passez à côté de ces références, à celle à Vermeer dans Femme lisant ou encore à Warhol dans Les huit élèves infirmières, non seulement vous ne mourrez pas plus idiot, mais en plus, cela ne signifie pas que vous ne comprenez rien à la peinture de Gerhard Richter !

Iceberg in Mist / Eisberg im Nebel Eisberg im Nebel, 1982, Gerhard Richter, iceberg dans la brume Huile sur toile, 70 cm x 100 cm, The Doris and Donald Fisher Collection

Revenons donc à l’essentiel: à l’artiste. En quelque 60 ans de travail, Gerhard Richter a eu le temps d’expérimenter les techniques, les thématiques, la question de la variation sur un même thème, ou de la fragmentation et de la répétition, le tout en partant de la vision comme une archéologie de la création. Son œuvre est à la fois picturale, colorée, et très intellectuelle. Il s’intéresse à la peinture, explore ses fondements, ses expressions les plus diverses, la décompose et recompose, style par style − pop art, expressionnisme abstrait, hyperréalisme −. Il explore son rapport à la photographie de manière générale, son rapport à l’espace, au lieu d’exposition, sa présence physique. A la mort annoncée de la peinture, il pourrait répondre « La peinture est morte. Vive la peinture ! ». Mais qu’est-ce que la peinture alors ? Pour Richter, Vermeer ou Titien, incarnent la bonne et la grande peinture, une époque révolue; il y a un profond sentiment de perte et d’impossibilité, mais pas de mélancolie, dans sa peinture. L’art de Richter est existentiel, humaniste, mais pas mélodramatique et encore mois sentimental. Il y a la recherche d’une sorte de détachement, de neutralité, c’est pourquoi la photographie joue pour lui un rôle majeur, car elle lui sert de filtre, de distanciation mécanique. Pour comprendre cette dimension de neutralité, il est intéressant de s’arrêter sur des œuvres qui pourraient apparaître comme « politique » − je dis « pourraient  » parce que ce n’est pas le propos de l’artiste, du moins pas conscient. En 1965, il peint Mon oncle Ruedi, un soldat de la Wehrmacht, et sa Tante Marianne, attardée mentale victime des expérimentations nazies d’euthanasie en préparation de la « solution finale », ou encore l’arrestation de Monsieur Heyde, soit du Dr. Werner Heyde, celui qui justement participa à ces expérimentations et ainsi tua de nombreux patients malades mentaux. Richter peint ces toiles à une époque où la question des criminels de guerre était un sujet brûlant, où il était encore impossible de présenter une image personnelle en relation avec la Seconde Guerre mondiale, où l’Allemagne commençait à peine à oser regarder de front son récent passé. En 1988, il peint le cycle du 18 octobre 1977: cycle en quinze parties également intitulé Cycle Baader-Meinhof, dont certaines toiles sont justement présentées à la Fondation Beyeler, cycle lié au suicide de plusieurs membres du groupe terroriste de la Fraction Armée Rouge dans leurs cellules de prison. Ce que représente à chaque fois l’artiste, c’est un fait, pas une émotion, pas un symbole, une existence humaine, hors contexte, sans interprétation ni jugement….comme il le dit lui-même « une apparence de réalité ».

Bach (1) / Bach (1)

Bach (1), 1992, Gerhard Richter, Huile sur toile, 300 cm x 300 cm Moderna Museet, Stockholm

Déambulez dans l’exposition et chaque nouvel espace vous révèlera l’importance du processus, du cycle et du rapport à l’espace − espace de la peinture, espace d’exposition − dans l’œuvre de Richter. L’exposition vous permet de découvrir son œuvre dans toute sa cohérence, malgré des apparences parfois dispersives : prenez l’imposant 4900 couleurs de 2007, soit 196 panneaux, chacun composé de « 25 carrés de dimensions identiques, aux couleurs plus ou moins différentes, appliquées par projection sur de petites plaques d’Alu-Dibond »; la disposition des couleurs renvoie à un principe de travail de l’artiste qui remonte à 1966, qu’il a développé dans les années 1970 − 1024 Couleurs de 1973 qui vous accueille dans le Foyer de la Fondation, à l’entrée de l’exposition….et c’est ici, que ma boucle est bouclée et que je vous laisse à vos flâneries estivales.

 – Carole Haensler Huguet

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Informations pratiques:

GERHARD RICHTER. TABLEAUX/SÉRIES

18 mai – 7 septembre 2014

Commissariat : Hans Ulrich Obrist en collaboration avec Sam Keller, directeur de la Fondation Beyeler, et Michiko Kono, Associate Curator à la Fondation Beyeler.

FONDATION BEYELER

Baselstrasse 101, 4125 Riehen/Bâle, Suisse

www.fondationbeyeler.ch

www.gerhard-richter.com

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Caspar_David_Friedrich_-_Wanderer_above_the_sea_of_fog Le voyageur contemplant une mer de nuages, 1818, Caspar David Friedrich Huile sur toile, 74,8 cm x 94,8 cm Hambourg Kunsthalle

Écrit par Carole

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