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Mercedes-AMG Project One: de la Formule 1 à la route, en passant par la Suisse

Project One Mercedes AMG

Mercedes s’apprête à livrer à 275 heureux acquéreurs une voiture de route dotée d’un moteur de Formule 1: la Mercedes-AMG One, connue jusqu’à aujourd’hui sous le nom de Project One. Un monstre de technologie dévoilé en 2017 et dont l’histoire passe – et repasse – par la Suisse et que nous avons pu shooter dans le désert Mojave, en Californie avec le photographe Jonathan Glynn-Smith. Et pour la peine, Mercedes nous a également livré la Formule 1 de Lewis Hamilton.

En 2017, AMG fêtait ses 50 ans. Cet ancien préparateur automobile indépendant aujourd’hui entièrement propriété de Mercedes-Benz est devenu la branche sportive de la marque à l’étoile, disposant de sa propre gamme au sein du catalogue du constructeur et gérant ses activités en compétition. Il s’agissait donc de marquer un grand coup. Et justement, en parlant de grand coup, Mercedes AMG venait tout juste d’en réaliser un, énorme. L’année précédente, sa monoplace de Formule 1, la Mercedes-AMG F1 W07 Hybrid, entrait au Panthéon de l’automobile en devenant simplement la voiture la plus victorieuse en une seule saison, en remportant la bagatelle de dix-neuf Grand Prix.

Il fût décidé de célébrer ce triomphe en créant une voiture de route dotée d’un moteur de Formule 1. Ce n’était pas la première fois qu’un constructeur se frottait à l’exercice. Ferrari par exemple s’y était essayé dans les années 1990 en lançant la F50, avec un succès relatif. Un moteur de Formule 1 est conçu dans un seul but: la performance. En réalité, il ne peut endurer plus de quelques centaines de kilomètres sans être totalement révisé, alors qu’à l’inverse l’on attend d’une voiture de route fiabilité et durabilité. Pour corser la chose, les ingénieurs de Mercedes souhaitaient également équiper cette hypercar – néologisme destiné à ringardiser le mot supercar –  de toutes les technologies de pointe actuellement disponibles, telles que l’hybridation et systèmes de récupération d’énergie. En fait, bien plus que de transposer un moteur de Formule 1 dans une voiture de route, l’ambition de Mercedes-AMG était bel et bien de commercialiser une biplace apparaissant comme une véritable F1 carrossée, un exercice inédit.

Naissance helvétique

Officiellement, le résultat de ce travail fût présenté lors du Salon IAA de Francfort en Allemagne en septembre 2017 sous le nom de Mercedes-AMG Project One. Mais officiellement seulement. Car officieusement, quelques happy few avaient déjà pu voir la bête. Très discrètement, Mercedes avait invité un groupe de clients potentiels en provenance du monde entier à se rendre à Genève, en Suisse, au mois de mars déjà. Là, en parallèle du Salon de l’automobile, la firme à l’étoile avait organisé une première présentation de la Project One dans un lieu tenu secret au bord du Lac Léman. Après avoir montré patte blanche en signant clauses de confidentialité et en laissant smartphones et autres appareils photo au vestiaire, ces invités très particuliers s’étaient vus expliquer le bolide directement par les ingénieurs et designers en charge de son développement. Il se murmure qu’une bonne partie d’entre eux ne repartirent pas avant d’avoir signé leur bon de commande… et versé un premier acompte d’un demi million d’Euros.

Cinq moteurs

Depuis l’adoption du nouveau règlement datant de 2014, les Formule 1 sont dotées de moteurs hybrides. La FIA (Fédération Internationale de l’Automobile) impose l’utilisation d’un petit moteur thermique à essence de 1,6 litres ainsi qu’un système de récupération d’énergie alimentant des moteurs électriques. L’ensemble de ce système est appelé «Power Unit». Cette technologie est bien plus complexe que celle utilisée dans les voitures hybrides de route puisqu’elle permet de récupérer non seulement l’énergie cinétique, notamment au freinage, comme dans une voiture hybride classique (système MGU-K), mais aussi récupérer l’énergie thermique, ce qui est inédit dans le monde de l’automobile de route. Il s’agit d’utiliser l’énergie thermique des gaz d’échappement normalement perdue en la réutilisant pour générer de l’électricité. Cette unité est appelée MGU-H.

Sans conteste, Mercedes AMG est le constructeur ayant le mieux réussi le passage à ce nouveau règlement. Ses moteurs sont les plus fiables – et les plus victorieux – du plateau. Une base saine pour se livrer à l’exercice du passage à la route. Pour y parvenir, il a fallu faire collaborer étroitement les ingénieurs d’AMG à Affalterbach, en Allemagne, ceux de l’entité Mercedes-AMG High Performance Powertrains produisant les blocs moteurs de F1 à Brixworth, au Royaume-Uni, et ceux de l’écurie de course à proprement parler, implantés à Brackley, également au Royaume-Uni. 

La voiture « donneuse » a été choisie: il s’agit de la a F1 Mercedes W06 Hybrid ayant couru en 2015. C’est donc le même V6 1,6 litre simple turbo qui sera installé dans les entrailles de la Project One. Ouvert à 90°, il est doté de l’injection directe et de 4 soupapes par cylindres. Sur la voiture de route, son régime de rotation sera limité à un maximum de 11 000tr/min, soit quelques milliers de tours / minute de moins qu’en compétition, pour en améliorer la fiabilité. Reste qu’il s’agit là de chiffres inédits sur un modèle homologué pour la route. Installé en position centrale arrière, il affiche une puissance de près de 700 chevaux, soit un rendement ahurissant de plus de 425 chevaux / litre! Il se nourrit désormais d’essence sans-plomb 98 et non plus d’un carburant spécifique comme lors de ses années de service en compétition. Il transmet sa puissance aux roues arrière seules. Il est couplé aux deux types de récupérateur d’énergie déjà mentionnés:

• le MGU-K (une évolution du système KERS) qui va se charger de récupérer l’énergie au freinage (à l’instar d’une dynamo) pour ensuite restituer cette énergie pendant les phases d’accélération.

• le MGU-H, qui récupère l’énergie des gaz d’échappement afin d’apporter de la puissance pour maintenir le turbo sous pression à bas régimes et ainsi éviter au maximum les retards à la remise des gaz, naturellement importants sur un moteur turbocompressé. Il est capable d’endurer un régime de 100’000 tr/min, de quoi anéantir complètement le temps de réponse!

Cette énergie sert à alimenter pas moins de quatre groupes électriques. Deux d’entre eux, de 120 kW chacun (soit 326 chevaux au total) sont installés sur l’essieu avant, chacun propulsant une roue comme sur une voiture de course LMP1 des 24 Heures du Mans, et sont capables d’encaisser des vitesses de rotation allant jusqu’à 50’000 tr/min! Le troisième prend place sur le turbocompresseur et le quatrième se situe près du vilebrequin. Au total, la Project One dispose donc de plus de 1’000 chevaux (la puissance définitive n’a à ce jour pas été communiquée)! Voilà qui annonce des performances exceptionnelles: un 0 à 100 km/h en à peine 2,5 secondes, moins de 6 secondes pour passer la borne des 200 km/h et une vitesse de pointe de 350 km/h (limitée électroniquement, faut-il le préciser). Une usine à gaz si sophistiquée qu’à l’instar d’une vraie Formule 1, la Project One exigera des soins attentifs réguliers. Mais alors qu’un moteur de F1 n’est prévu pour tenir que quelques centaines de kilomètres, celui de la Project One ne demande une remise en condition que tous les 50’000 kilomètres. Un sacré pari technologique de la part de Mercedes!

Les ingénieurs ont mis au point plusieurs stratégies de fonctionnement du moteur, de la boîte robotisée à 8 rapports, de la direction et des suspensions actives. Le conducteur peut ainsi choisir de rouler en mode silencieux en utilisant uniquement les moteurs électriques (autonomie de 30 kilomètres) ou de disposer de l’intégralité de la puissance en sollicitant tous les moteurs. Lorsque les blocs électriques installés dans l’essieu avant s’enclenchent, la Project One se transforme en quatre roues motrices. Comme toute hypercar qui se respecte, le châssis est intégralement réalisé en fibre de carbone, tout comme la carrosserie. Ce qui nous amène à aborder le chapitre cosmétique.

La forme est dictée par la fonction

Au niveau de l’esthétique, la forme est ici dictée en grande partie par la fonction. La première chose qui frappe sur la Mercedes AMG Project One est la multiplication des ouïes d’air et autres béquets aérodynamiques. Des solutions là aussi directement issues de la compétition. La plus visible étant le long appendice longitudinal courant sur son capot moteur, façon aileron de requin. Emprunté aux Formule 1 ou aux prototypes d’endurance LMP1, son rôle est de guider au mieux l’air sur l’aileron arrière. Ce dernier est mobile: il peut se déployer sur deux niveaux afin de générer de l’appui en virage ou de servir d’aéro-frein lors des phases de freinage et se rétracte lors des phases d’accélération pour limiter la traînée, néfaste à la vitesse en ligne droite. A l’avant, les fentes d’aération sur les ailes sont aussi mobiles, destinées à réguler l’appui aérodynamique sur l’essieu avant. Quant aux sorties d’air sur le capot, elles dévient le flux d’air chaud sur les côtés de la cabine pour laisser l’air frais passer au-dessus, en direction de la tubulure d’admission logée sur le toit. La partie arrière est doté d’un large échappement central flanqué de deux petits embouts, comme en F1, ainsi que d’un diffuseur. Sa dimension généreuse sert à canaliser les flux d’air sous la voiture en la plaquant au sol, permettant à la Project One des passages en courbe très rapides.

A l’intérieur, l’épure est de mise. Sièges faisant partie intégrante de la structure (se sont le volant et le pédalier qui s’ajustent à la morphologie du pilote), un volant de course ainsi qu’une instrumentation digitale répartie sur deux écrans, et c’est tout! Il s’agit de limiter le poids au maximum. Une missions accomplie, puisque Mercedes annonce un poids final entre 1’300 et 1’400 kilos. 

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Retour en Suisse

Les premières livraisons de la Project One sont prévues pour 2019. Mais amateurs et autres collectionneurs fortunés n’ont pas attendu de pouvoir l’essayer pour se l’arracher: les 275 exemplaires sont déjà tous vendus, au tarif unitaire de € 2,5 millions hors taxes. Pour la petite histoire, alors que ses ventes avaient commencé à Genève, elles ont pris fin par un retour en Suisse: le dernier exemplaire disponible a été vendu à Zürich. Vendu aux enchères au profit de la fondation Laureus visant à venir en aide aux enfants défavorisés à travers le sport, il a été adjugé à CHF 5,3 millions, dont 2,1 millions allant directement dans les caisses de la fondation. Et pas question de spéculer sur les bons de commande en attendant que la voiture ne soit prête. Les contrats de vente stipulent expressément l’interdiction d’être revendus, et Mercedes veille au grain.

Ne l’appelez plus Project One

En préambule au Mondial de l’Automobile de Paris qui se déroule ces jours, Mercedes-AMG a communiqué le nom définitif de la Project One: ce sera… One. Juste One. Et en ce qui concerne le projet, aux dernières nouvelles les prototypes tournent en ce moment sur circuit et l’aérodynamique de l’hypercar est encore parfaite en soufflerie. En attendant la remise des clés à ses impatients acquéreurs, c’est le champion du monde en titre Lewis Hamilton lui-même qui participera à la mise au point finale du monstre!

Texte: Jorge S. B. Guerreiro

Photos: Jonathan Glynn Smith

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JONATHAN GLYNN-SMITH

Basé à Londres, Jonathan Glynn-Smith est un photographe à la réputation mondiale. Son travail paraît régulièrement dans les pages des magazines Vogue ou Harper’s Bazaar. Il a également dirigé des campagnes de publicité pour des marques telles que Sony, Armani, Bentley, Hugo Boss ou Louis Vuitton et était le photographe officiel des Jeux Olympiques de Londres 2012. 

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Écrit par jsbg

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